À jamais les premières : les filles du temps additionnel

Madrid, 1970. Franco règne encore, la morale veille sur les jupes et le football est une affaire d’hommes comme la politique, l’argent et le droit de rentrer tard. Un jeune organisateur un peu trop sûr de lui décide pourtant de monter une équipe de filles. Avec À jamais les premières, Marta Díaz de Lope Díaz signe une chronique sportive qui n’en est pas tout à fait une:
un film sur le droit de courir et sur la fâcheuse habitude qu’a l’Histoire d'oublier ses frondeuses.

L'équipe de foot
https://www.waynapitch.com/ · Source: www.waynapitch.com · Licence: CC BY-ND

               Certains films sont comme des boules à neige. On les secoue et tout un monde retombe en flocons, figé dans son époque, avec ses interdits, ses silences et ses dimanches immobiles.
À jamais les premières a cette qualité de bulle temporelle mais celle-ci a une fêlure et c’est par là que l’air d’aujourd’hui s’engouffre.
Pas besoin d’aimer le football
               Disons-le tout de suite, pour rassurer ceux qui confondent un hors-jeu et un corner : on peut ne rien comprendre au football et se laisser cueillir. Le ballon est ici un prétexte, au sens noble du terme. Ce qui se joue sur la pelouse se joue d’abord ailleurs, dans les cuisines, dans les loges de concierge, sur les bancs de l’école catholique, dans les rédactions où les femmes n’ont pas de nom.
Ces joueuses n’ont pas le luxe d’être seulement des joueuses.
Nati (Sofía de Iznájar), surdouée taiseuse, doit rentrer s’occuper de ses frères et sœurs pendant que sa mère,
Matilde (Carmen Ruíz), veuve et concierge, fait tenir la maison à bout de bras.
Belén (Bruna Lucadamo), leader solaire, a la chance d’un père qui la soutient, et la rivalité entre les deux filles dit sur le terrain tout ce que leurs vies ont de dissemblable.
                Chaque entraînement est volé à quelque chose : une famille, un travail, une réputation. Le football, pour elles, n’est jamais un loisir. C’est une heure de liberté arrachée au reste. Voilà ce qui rend la naissance de cette équipe si touchante : on ne regarde pas des athlètes se préparer, on regarde des femmes se faire de la place.

Le franquisme en héritage

             Le film se déroule à Villaverde, quartier populaire du sud de Madrid, dans une Espagne où le régime vieillit sans desserrer son étreinte. La dictature n’a pas besoin de défiler à l’écran. Elle est là où elle s’est infiltrée : dans les conversations, dans la morale ordinaire, dans ces traditions encadrées par une piété de façade qui décide de ce qu’une jeune fille peut faire de son corps et de son dimanche. Le pouvoir, ici, loge dans le regard de la voisine.
Là, la bulle se fissure.
Difficile, devant ces restes de franquisme si bien installés dans les têtes, de ne pas penser à la banalisation de l’extrême droite qui, un demi-siècle plus tard, revient s’asseoir à la table des conversations européennes comme si de rien n’était.
Le film n’a pas besoin de le souligner. Les injustices, semble-t-il murmurer, ne disparaissent pas. Elles tournent, comme un ballon qu’on se repasse d’une génération à l’autre.

Les insultes, de 1970 à nos jours

                Quand elles jouent, les insultes pleuvent. On les reconnaît. Elles ont la même musique que celles qui fleurissent aujourd’hui sous les vidéos de football féminin, signées par des comptes sans visage qui ont fait du masculinisme une religion de substitution. Les tribunes ont changé de support, pas de vocabulaire.
Marta Díaz de Lope Díaz connaît cette musique de première main. Petite, elle était la seule fille à jouer au football avec les garçons dans la cour de récréation, avec ce sentiment tenace, confie-t-elle, d’être « à un endroit qui ne lui était pas destiné ».
On le sent dans chaque plan : ce film, c’est un peu celui qu’elle aurait aimé voir enfant.
Ce choc des mentalités aurait pu donner un film à thèse. Il donne un film sensible, dont l’émotion nous atteint sans jamais déborder, et qui oscille entre le drame et la comédie avec une tendresse constante pour ses personnages. Elles sont belles, ces filles, non pas de la beauté qu’on exigeait des femmes mais de celle qu’on leur refusait : celle de l’effort, de l’obstination et des genoux écorchés.

Un entraîneur pas tout à fait saint

                Au milieu de cette équipe, il y a Javier Poga (Daniel Ibáñez), jeune organisateur à la gouaille de vendeur de voitures, inspiré de Rafael Muga, premier sélectionneur de l’équipe féminine espagnole. On aurait pu en faire un sauveur. Le film a l’intelligence d’en faire un homme : sincère dans son engagement, grisé par le frisson de l’interdit et pas totalement indifférent à l’idée que son nom reste dans les livres d’histoire. 
Ses élans, ses doutes, ses petites défaites ont la mélancolie d’une élégie. Il ressemble à ces entraîneurs qui hurlent sur le banc parce qu’ils ne savent pas dire autrement qu’ils y croient.
À ses côtés, une autre figure mérite qu’on s’y arrête : Edelmira (Aixa Villagrán), chroniqueuse sportive suivie par des milliers de lecteurs qui signe depuis des années sous pseudonyme. Personne ne se doute que l’une des plumes les plus lues du football est une femme. Elle aussi joue, à sa manière, dans une équipe qui n’existe pas encore.

Ouvrir la voie

                    En 2023, l’Espagne est devenue championne du monde de football féminin. Le film ne brandit pas ce trophée, il en fait une ligne d’horizon. Ce qui l’intéresse, ce sont celles qui ont tracé le terrain avant que quiconque accepte d’y peindre des lignes. Ce que deviendra cette équipe et comment se terminera ce premier match, le film vous le fera découvrir.
On en sort avec l’envie de saluer toutes les filles à qui l’on a dit que ce n’était pas pour elles 
et la petite inquiétude, en rallumant son téléphone, de constater que certains le leur disent encore.

Elles furent les premières.
Elles ne seront pas les dernières.


Affiche du film - En salle le 11 novembre 2026
En salle le 11 novembre 2026
MovieScreen
Opération effectuée.