Une intrigue simple, un vertige plus profond
Il y a des films qui avancent par accumulation d’événements, d’autres qui creusent une seule situation jusqu’à en révéler toutes les fissures et toutes les facettes.
Avec Mi Amor, Guillaume Nicloux appartient clairement à la seconde catégorie.
Le point de départ est minimal :
Romy, DJ venue mixer aux Canaries, voit son amie Chloé disparaître au petit matin, après une nuit de fête.
Rien de spectaculaire, rien d'immédiatement dramatique pourtant, dès cet instant, quelque chose se déplace.
Chez Nicloux, une disparition n’est jamais seulement un fait.
C’est une faille.
Le décor comme illusion
Ce qui donne à Mi Amor une texture singulière, c’est sa manière de transformer l’espace.
La Grande Canarie n’y est pas seulement un décor mais un territoire à deux visages : celui, lisse et presque artificiel, du paradis touristique, et celui, plus enfoui, de ses marges, les zones nocturnes, les zones d'ombres, lieux interlopes, espaces en retrait.
Guillaume Nicloux y déploie un regard précis, presque tactile, comme s’il palpait la réalité avec sa caméra afin d'extirper ce qui se cache derrière les surfaces.
Les images du film laisse entrevoir une qualité visuelle réellement troublante où le décor lui-même semble se fissurer.
Dans cet environnement, la disparition de Chloé pourrait ne pas apparaître comme une rupture brutale mais comme un glissement.
C’est précisément ce qui pourrait inquièter : le film semble ne pas chercher le choc mais une forme de dérive lente.
Une enquête qui se transforme
Aidée par Vincent, le patron du club, Romy se lance dans une recherche.
Chez Nicloux, une enquête n’est jamais un simple mécanisme narratif.
Elle devient autre chose :
une errance, une perte progressive de repères, une confrontation à l’absence.
La disparition de Chloé devient alors moins une énigme à résoudre qu’un point d’entrée vers un territoire plus ambigu.
Une expérience sonore immersive
La musique électronique, composée par Irène Drésel et Sizo Del Givry, occupe une place centrale dans le film.
Loin d’un simple accompagnement, elle agirait comme une matière à part entière, presque organique, qui enveloppe le récit et en épousant les mouvements.
Elle devient le rythme intérieur du personnage principal comme si le film cherchait à traduire un état mental plutôt qu’une progression narrative classique.
Mi Amor se vit ainsi autant qu’il se regarde :
comme une expérience sensorielle continue où le son participe pleinement à la perte de repères.
Des corps plus que des personnages
Le film trouve une grande partie de sa force dans ses interprètes.
Pom Klementieff, de retour en Europe après une décennie hollywoodienne, porte le film avec une énergie tendue, physique, presque nerveuse.
Face à elle, Benoît Magimel impose une présence plus ambiguë.
Il y a chez lui un mélange rare de charisme et de fragilité qui installe un doute constant : figure protectrice ou menace diffuse, il échappe aux catégories.
Aux côtés de Freya Mavor, ils composent un ensemble instable où les personnages semblent eux-mêmes pris dans un mouvement qui les dépasse.
Un film à éclats
Mi Amor n’avance pas comme un récit linéaire parfaitement balisé.
Il procède plutôt par fragments, par intensités successives, comme une succession de moments qui laissent une trace plus qu’ils ne construisent une démonstration.
Le film pourrait y trouver, ici, sa singularité :
dans cette capacité à faire surgir, par instants, des zones de trouble très fortes, portées par ses acteurs et son atmosphère.
Une autre facette du cinéma français
Loin de la psychologie explicative et d'une narration claire,Mi Amor propose une autre approche :
un cinéma plus sensoriel, plus ouvert, plus incertain.
Un cinéma qui accepte de ne pas tout résoudre et qui fait confiance à l’expérience du spectateur.
Ce film semble rappeler, discrètement, que le cinéma peut encore être un lieu de trouble pas seulement de compréhension.