Le Chant des oliviers - Malte, ou l’art de tourner en rond jusqu’à se retrouver

Dans Le Chant des oliviers, Alex Camilleri transforme la minuscule Malte en un road movie où personne ne peut véritablement prendre la fuite. Entre une jeune femme décidée à partir, un vieux chanteur dont la morale possède la souplesse des choses anciennes et un chant populaire qui refuse obstinément de se tenir tranquille, le film raconte moins le retour aux racines que l’étrange moment où celles-ci commencent à répondre.

Mar et Nenu
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Une île est une drôle de chose

Malte est une île merveilleusement inadaptée au road movie.
On peut y démarrer une voiture avec la gravité de quelqu’un qui s’apprête à traverser le Nevada, mettre ses lunettes de soleil, régler la radio, regarder droit devant soi  et découvrir assez rapidement que la mer a organisé une objection.

Alex Camilleri semble avoir compris tout le potentiel cinématographique de cette contrariété géographique.

Dans Le Chant des oliviers, Mar est justement sur le départ. Sa mère vient de mourir, elle hérite de plusieurs terrains qu’elle entend récupérer avant, espère-t-elle, de laisser Malte derrière elle.
Le scénario organise cette quête foncière en trois étapes, trois parcelles, trois chapitres qui deviennent autant de strates d’une histoire familiale et nationale que la jeune femme aurait probablement préféré laisser correctement enterrée.

Mais les îles ont une mémoire vexante.
On croit partir.
Elles vous font faire le tour.
Et vous ramènent devant la même porte.

Ici, pas de grand horizon américain où disparaître avec quelques dollars, un réservoir plein et une enfance compliquée.
Sur une île, en substance, on tourne jusqu’à finir par se retrouver face à soi-même.
C’est à peu près ce qui arrive à Mar.
Heureusement, elle rencontre Nenu.

Nenu
Nenu

Nenu, ou l’art de ne pas s’excuser correctement

Nenu appartient à cette catégorie de personnes âgées que notre époque ne sait plus très bien où ranger.

Il a l’élégance de ceux qui ont cessé depuis longtemps de demander la permission, un rapport assez personnel à la vérité et une compréhension de certaines conventions contemporaines qui oscille entre l’incompréhension sincère et le refus pur et simple de s’y intéresser.

Le choc avec Mar est délicieux.
Elle appartient à une génération pour laquelle les mots ont des conséquences, les comportements des significations et les frontières morales doivent idéalement rester à l’endroit où on les a dessinées.

Lui semble considérer qu’une frontière morale est surtout une indication.
Il ne comprend pas très bien la cancel culture et lorsqu’il commence à comprendre, on soupçonne que cela ne change absolument rien à sa journée.

Cela pourrait devenir le ressort mécanique d’une comédie générationnelle.
Le film a heureusement davantage d’élégance car Mar n’est pas une caricature de jeune femme contemporaine
et Nenu n’est pas le vieux sage commode venu lui apprendre que « c’était mieux avant ».
Ils s’agacent, se trompent l’un sur l’autre, se rapprochent, repartent dans des directions opposées, reviennent.

Leur affection procède par marées.
Il y a notamment chez Mar la douleur encore vive d’un mariage raté, que Nenu aborde avec une légèreté parfois désarmante.
Il n’est pas toujours l’homme auquel on confierait spontanément un séminaire sur l’intelligence émotionnelle.
Mais précisément.
Le film n’organise pas la rencontre entre un maître parfait et une élève.
Il organise une collision entre deux personnes incomplètes.
Et c’est infiniment plus beau.

Une transmission qui évoque Cinema Paradiso

Il y a quelque chose de Cinema Paradiso dans cette relation sans que Le Chant des oliviers cherche jamais à reproduire le film de Giuseppe Tornatore.
Ce qui revient ici, c’est cette idée très simple et très profonde de la transmission comme relation affective.
Dans Cinema Paradiso, un homme âgé transmet à un enfant l’amour de la projection, des images, d’une salle et finalement d’un monde.
Ici, Nenu transmet un chant.
Ou plutôt, il permet à Mar de découvrir que ce chant était peut-être déjà quelque part en elle.
Car Nenu Borg n’est pas simplement un acteur jouant un vieux chanteur.
Il est réellement un interprète de għana, connu sous le nom de « l-Brazz ».
Retiré de la scène depuis une quinzaine d’années lorsqu’Alex Camilleri le retrouve, il revient au chant pour le film
et fait, à plus de quatre-vingts ans, ses débuts devant une caméra. De nombreux éléments de sa propre existence ont d’ailleurs nourri le personnage.

Cette présence donne au film quelque chose que le casting le plus savant ne peut pas tout à fait fabriquer:
le poids d’une vie qui précède le scénario.
Nenu ne semble pas interpréter une tradition.
Il semble arriver avec elle.

Une musique qui ne vous demande pas si vous l’aimez

Et puis il y a le għana.
Quelle étrange chose.
Le chant de Nenu peut être criard, hésitant, rauque, incisif.
Il semble parfois chercher sa note tout en sachant parfaitement où il veut frapper.
Bref, il est vivant.
Cela produit un contraste presque comique avec une grande partie de la musique contemporaine fabriquée pour ne déranger absolument personne, cette pâte sonore parfaitement tempérée qui accompagne aussi bien un premier rendez-vous, une publicité automobile qu’une lente promenade en caddie entre le rayon des lessives et celui des céréales.

Le għana n’a visiblement jamais été soumis à une réunion marketing.
Il ne cherche pas à rendre votre expérience client plus fluide.
Il vous adresse quelque chose.

Alex Camilleri raconte avoir découvert cet art populaire presque caché dans son propre pays, pratiqué dans des bars et des garages, parfois considéré comme vulgaire ou archaïque par une partie de la société maltaise.
C’est précisément cette marginalisation qui l’a fasciné.

L’une de ses formes, le spirtu pront,  littéralement « l’esprit vif », repose sur l’affrontement improvisé de chanteurs.
Une sorte de duel verbal en musique.
Mar elle-même en perçoit la parenté avec les battles de rap.
Et soudain, ce que l’on croyait ancien ne l’est plus tellement.
Le vieillard et la jeune femme parlent simplement deux dialectes temporels d’une même envie: répondre.

Une langue suspendue quelque part sur la Méditerranée

Il faut également écouter le film.
Pas seulement sa musique.
Sa langue.
Pour une oreille qui la connaît peu, le maltais produit un effet curieux: quelque chose semble constamment passer d’une rive à l’autre. Les intonations paraissent parfois orientales, parfois européennes, parfois familières avant de devenir soudain étrangères.
Et lorsqu’elle est chantée, cette langue semble acquérir encore davantage de relief.
Dans le għana, les mots ne flottent pas au-dessus du paysage.
Ils paraissent en sortir.

Camilleri dit avoir toujours eu l’impression que la voix gutturale de cette musique traditionnelle surgissait directement de la terre agricole maltaise. Cette intuition guide aussi le déplacement du film, Mar quitte progressivement la ville et pénètre dans une Malte plus rurale où elle découvre simultanément une culture et la fragilité du territoire qui la porte.

Le paysage cesse alors d’être pittoresque.
Il devient archive.

Hériter d’un terrain, hériter d’une histoire

C’est sans doute l’une des plus belles idées du scénario, faire de cette affaire d’héritage foncier le prétexte d’une archéologie intime.
Mar cherche des terres.
Elle trouve des morts.
Des départs.
Des secrets.
Des gens qui se souviennent.
Et des gens qui ont préféré oublier.
Chaque propriété ajoute une pièce à son histoire familiale tout en révélant un fragment de celle de Malte.
Le procédé aurait pu devenir démonstratif. Il reste remarquablement fluide parce que Camilleri préfère faire circuler l’histoire à travers les gens.

La petite histoire rencontre alors la grande sans fanfare.

C’est souvent ainsi que la grande histoire fonctionne réellement.

Elle arrive avec des valises.

Partir d’une île

Quiconque connaît un peu les cultures insulaires reconnaîtra quelque chose dans le désir de Mar.
Il existe sur les îles une étrange coexistence entre la paix et la fuite.
On peut aimer le vent, la proximité de la mer, la lenteur des après-midi, la familiarité presque excessive des lieux et rêver malgré tout de l’avion qui part.
Parce qu’une île protège.
On veut exister ailleurs pour vérifier que l’on existe vraiment.
Puis, une fois ailleurs, on transporte avec soi cette géographie dont on croyait s’être débarrassé.
Nenu en est l’autre version. Lui aussi est parti. Lui aussi est revenu.
L’une veut encore partir.
L’autre sait déjà ce que partir coûte.

Une île que la modernité redessine

Le film aurait facilement pu devenir une déclaration contre le présent : vieux chanteur authentique d’un côté, méchante modernité de l’autre.
Il est plus intelligent que cela. Camilleri préfère placer cette tension à l’arrière-plan.
La Malte contemporaine qu’il décrit est faite de contradictions: bâtiments de verre près de constructions délabrées, agriculture ancienne et industrie numérique, développement touristique et disparition progressive de certains paysages. 
Le film n’est donc pas nostalgique au sens réactionnaire du terme.
Il ne demande pas de transformer Malte en musée.
Il demande simplement: que pourrait-on conserver avant de tout remplacer ?

Ce que les oliviers savent

Le Chant des oliviers aurait pu être un petit récit charmant sur une jeune femme apprenant à apprécier ses racines auprès d’un vieux monsieur pittoresque. Heureusement, il est beaucoup plus mal élevé.
Nenu ment un peu.
Mar juge parfois beaucoup.
Ils se blessent.
Ils s’amusent.
Ils chantent.
Ils ne deviennent pas soudain les meilleures versions d’eux-mêmes.
Ils apprennent seulement à se voir un peu mieux.
C’est peut-être cela, transmettre.
Non pas convaincre quelqu’un de devenir comme vous, lui donner une chose suffisamment vivante pour qu’il puisse en faire autre chose.
Nenu transmet le għana à Mar comme Alfredo transmettait le cinéma à Toto dans Cinema Paradiso: non comme une antiquité à conserver sous verre mais comme une façon d’habiter le monde.
À la fin, on ne connaît pas seulement davantage Malte.
On comprend un peu mieux cette contradiction particulière aux îles: cette envie de partir que seule possède vraiment une personne qui sait déjà ce qu’elle risque de regretter.
Et quelque part, au milieu de la pierre blonde, des oliviers et du vent, demeure une voix qui n’est ni tout à fait belle ni tout à fait sage.
Elle est mieux que cela.
Elle est encore vivante.

Mar
Mar
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